LA MORT DU TEMPLE








 

Un bref sommaire :

1. Les protagonistes

2. L'impossible fusion

3. Les rumeurs

4. L'arrestation

5. La mort du Temple

6. Coup de théâtre

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1. LES PROTAGONISTES

Philippe le Bel

Petit fils de saint Louis, Philippe IV naquit à Fontainebleau en 1268. Il hérita d'un royaume, à l'âge de dix-sept ans, affaibli par la forte rançon de son grand-père. Ayant une cour somptueuse, il était toujours à court d'argent. Il fit frapper des monnaies avec peu de teneur en or, confisqua des biens aux banquiers lombards et s'attaqua aux juifs pour les déposséder de leur fortune personnelle.

Philippe le Bel réussit à conclure des traités de paix avec l'Angleterre après quelques restitutions territoriales, tandis qu'il subissait de lourdes défaites contre les Flamands de Belgique. De plus, Philippe le Bel se mit à dos la papauté. Après de nombreux différents, le roi de France se fit excommunier à deux reprises. En réaction, en 1302, il envoya à toutes les cours d'Europe des lettres diffamatoires où Boniface VIII, le pape, était accusé de tous les crimes.

Il envoya Guillaume de Nogaret, afin de ramener le pape en France et de le juger par un concile.

Guillaume de Nogaret et l'attentat d'Anagni

En 1303, Guillaume de Nogaret, chancelier de Philippe le Bel, investit la ville d'Anagni avec l'appui d'une partie de la noblesse italienne. Boniface VIII fut accablé d'injures de la part de Nogaret, mais ce dernier empêcha Sciarra Colonna, noble italien, d'égorger le pontife. Le pape fut libéré le lendemain par la population aidée de quatre cents cavaliers de Rome. Boniface mourut un mois plus tard.

Clément V, premier pape d'Avignon

Lassés de guerres interminables, les Orsini (qui soutenaient Boniface VIII) se réconcilièrent avec les Colonna et les Caetani (qui lui était hostile). Ils proposèrent d'élire une nouveau pontife hors du Sacré Collège. Après quelques propositions, Bertrant de Got, archevêque de Bordeaux fut élu le 5 juin 1305 et se nomma Clément V. Craignant Rome déchirée de conflits, il résida en France dans le comtat venaissin, premier des papes qui se succédèrent en Avignon. Le roi de France pouvait dès lors mieux exercer son influence…

Jacques de Molay, dernier Maître du Temple

Jacques de Molay, second Maître après la chute de Saint-Jean d'Acre, hérita en 1294, d'un Temple divisé. Les uns voulaient préparer une croisade générale, les autres préféraient poursuivre la guerre sans attendre. Alors que le Temple et l'Hôpital, renforcés par quelques croisés d'Occident et des troupes de Chypre lançaient quelques raids navals, la défense de l'îlot de Ruad assuré par le maréchal templier Bartholomé tomba aux mains des Sarrasins. Ce fut la dernière action militaire du Temple. De Molay opta pour la croisade générale. L'Hôpital conquit Rhodes et instaura une principauté théocratique, comme les chevaliers teutoniques en Prusse. De Molay et les dignitaires ont peut-être perdu l'occasion de créer à leur tour un état. Le retour à Paris inquiéta Philippe de Bel. Une partie de son trésor se trouvait au Temple de Paris, et était géré par un Maître "près de ses sous". Pourtant, Philippe le Bel, ayant le soutien des Templiers de France contre Boniface VIII, appréciait cette aide non négligeable. L'affaire n'a pu commencer qu'après la mort du pape, soit après 1303.

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2. L'IMPOSSIBLE FUSION

Philippe le Bel n'ignorait pas le relâchement et l'assouplissement de l'ordre après ses derniers échecs, et comme les Hospitaliers n'avaient pas encore conquis entièrement l'île de Rhodes, les deux ordres étaient fortement critiqués. Le pape Clément V estima qu'une fusion du Temple et de l'Hôpital serait le moyen le plus sûr et le mieux accepté pour en modifier les structures et les règlements. Très approuvé par le roi de France, le pape se demandait si ce souhait était vraiment innocent.
Mais ce projet de fusion avait été débattu depuis 1294, et n'avait jamais abouti. Alors Clément V, plus soucieux de se faire une place dans l'Histoire que de reconquérir la Terre sainte, jugea bon de consulter le Maître du Temple et celui de l'Hôpital sur le projet de fusion et l'organisation d'une croisade générale.
Jacques de Molay reprit tout d'abord les arguments du Concile de Lyon de 1274. Les rois d'Espagne ne souhaitaient pas une fusion générale des ordres militaires à cause des trois ordres établis chez eux. Il fut décidé qu'il valait mieux que chaque ordre restât dans son état.
Mais de Molay craignait des divisions qui sépareraient les hommes et donc qui susciteraient un grave scandale. De plus, les membres ayant fait vœux dans un ordre, seraient obligés de s'accoutumer à une nouvelle vie ou alors choisir un autre ordre s'ils ne le voulaient pas. Il craignait également que le Temple doive beaucoup, ou que l'Hôpital soit soumis à des restrictions. Une fusion aurait accru considérablement leur puissance, et ils auraient pu défendre leur droits, faisant face à n'importe qui. Mais il admit que cela restreindrait les dépenses.
Clément V convoqua les deux Maîtres en juin 1306 pour les entendre, dans l'espoir de les convaincre et d'étudier avec eux les conditions d'une fusion souhaitable voire urgente. Mais rien ne transpira de ces entretiens avec le pape. Obsédé par la reconquête de la Terre sainte, de Molay ne perçut pas le danger et s'obstinait dans son refus, malgré les accusations portées au Temple, rapportées par le pontife. L'erreur probable de la part de Clément V fut de dire que Philippe le Bel aurait imposé un de ses fils comme Maître du nouvel ordre.
De Molay ne voulait pas dépendre du roi de France. Pour Nogaret, le Maître du Temple s'opposerait, au besoin par la force, aux tentatives de vassalisation du Temple. Mais la coopération du Maître aurait détruit toutes accusations contre son ordre. Nogaret put commencer son rapport.

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. LES RUMEURS

En 1306, Philippe le Bel confisqua les biens des Juifs, les tortura puis les bannit. Puis il demanda l'aide des Templiers pour rétablir une monnaie forte. Cette mesure provoqua de graves troubles. Les émeutiers cernèrent la commanderie du Temple de Paris où se trouvait le roi, à ce moment-là. Les Templiers le protégèrent, mais ne dispersèrent pas les émeutiers, car la Règle leur interdisait de tirer l'épée contre un chrétien. Le roi se sentait humilié d'être un hôte forcé du Temple. Cependant le besoin d'argent semblait tout de même être son principal souci.
Le Temple, comme l'Hôpital, n'avait pas bonne réputation. Les deux ordres essuyaient les mêmes reproches. Structurellement, ils étaient semblables, et formaient des ordres internationaux. Leurs possessions en France étaient également comparables. Pourtant le roi présenta au pape le 21 avril 1307 le dossier de Nogaret, avec un résumé des accusations principales. Clément V ne voulait pas croire à la culpabilité des Templiers et doutait des témoignages recueillis par Nogaret.
Jacques de Molay convoqua un chapitre en juin 1307. Les critiques traditionnelles sur l'orgueil, l'avarice s'étaient transformées, et le Temple était accusé d'hérésie, d'idolâtrie, de sodomie. De son côté, Nogaret recrutait d'ex-templiers, chassés de l'ordre pour leurs fautes et fit infiltrer une douzaine d'espions. Il accentua la pression sur le pape, laissant entrevoir un marchandage : l'affaire Anagni contre celle des Templiers. De Molay en fut informé par les templiers de l'entourage du pape. Le Maître prit les devants, demandant à Clément V l'ouverture d'une enquête. Craignant que l'enquête pontificale s'enlise, Philippe le Bel décida de supprimer le Temple, et passant outre les prérogatives de la juridiction de l'Eglise, la police royale prit les choses en main.

Le donjon du Temple de Paris
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4. L'ARRESTATION

Le 13 octobre 1307, eut lieu l'une des opérations policières les plus extraordinaires de tous les temps. Philippe le Bel envoya le 14 septembre des lettres closes aux baillis et sénéchaux de son royaume. Au jour indiqué, soit le 13 octobre, la France arrêta ses Templiers et confisqua leurs biens. Le même jour, à la même heure, trois mille commanderies eurent la visite des agents du roi. Guillaume de Nogaret arrêta Jacques de Molay lui-même.
Hors du royaume, cette politique du fait accompli ne fut guère appréciée. Mais Philippe le Bel écrivit, le 16 octobre, aux souverains européens pour les informer de l'opération et les encourager à en faire autant. Certains doutaient, mais d'autres s'opposèrent et défendirent les Templiers. Le pape, lui, fut scandalisé. Il écrivit au roi le 27 octobre :

"Votre conduite impulsive est une insulte contre nous et contre l'Eglise romaine."

Il se rendit compte que le véritable enjeu était l'autorité pontificale. Pourtant le 17 novembre 1307, le pape, par la bulle Pastoralis praeminentiae, ordonna l'arrestation des Templiers, les 22 novembre et la mise de leurs biens sous tutelle de l'Eglise. Mais il promit un procès ecclésiastique.
Il fallut neuf mois pour que l'ordre du pape fût appliqué dans toute la chrétienté. Tout le monde a obéi, mais à part la Flandre et les pays influencés par elle, ce fut de mauvais gré.

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5. LA MORT DU TEMPLE

Du 19 octobre au 24 novembre 1307, cent trente-huit Templiers de Paris et des environs furent soumis aux interrogatoires. Trente-six prisonniers moururent sous la torture, et trois seulement nièrent les crimes qu'on leurs reprochait.
Le 25 mars 1308, Philippe le Bel convoqua des états généraux à Tours du 10 au 12 mai 1308, afin d'inciter le peuple à exiger la condamnation des Templiers. Un libelle Remontrance du peuple de France circulait reprochant au pape sa lenteur à châtier les coupables.
Du 27 juin au 1er juillet, comparaissaient devant Clément V septante-deux Templiers. Accablé, le pape souhaita tout de même interroger les principaux hauts dignitaires. Mais on lui fait savoir qu'étant malades, ils ne pouvaient être transportés. Alors le pape délégua trois cardinaux. Une grande partie des membres des commissions étaient fidèles au roi de France. Craignant d'être condamnés comme relaps, les malheureux prisonniers passaient aux aveux.

Templiers au bûcher

Jacques de Molay comparut le 26 novembre. Il se borna à défendre l'ordre, rappelant le sang versé pour la foi chrétienne, les aumônes, la beauté des cérémonies du Temple. D'autres protestaient également que s'ils étaient encore torturés, ils renieraient tout ce qu'ils voudraient et diraient tout ce qu'ils voudraient. L'année suivante, cinquante-quatre Templiers furent brûlés comme relaps. Beaucoup cédèrent. Philippe alors interdit de soumettre les dignitaires de l'ordre toujours incarcérés aux commissions.
Le pape impuissant, manipulé par Philippe le Bel, fit approuvé le 3 avril 1312, la bulle Vox in excelso. Le Temple fut dissout. Le 12 mai 1312, une seconde bulle, Ad providam, attribua à l'ordre des Hospitaliers les biens de l'ordre du Temple. Ainsi, ces richesses échappèrent au roi. Une troisième bulle apporta une conclusion au jugement du Temple.

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6. COUP DE THÉÂTRE

Jacques de Molay attendait misérablement son jugement. Il espérait la miséricorde royale promise par Nogaret, faisant confiance à Clément V pour qu'il fût le juge souverain du Temple, malgré ses trahisons et abandons successifs. Les notions d'intérêts d'Etat passaient au-dessus de sa tête, et ne comprenait pas que les Templiers avaient servi d'enjeu entre Philippe le Bel et le Saint-Siège. Il attendait impatiemment d'être convoqué par le pontife pour que ce dernier rouvrît le dossier du procès. Clément V avait toutes les raisons de les épargner. Mais de toute façon, il devenait impossible de restaurer le Temple. Tous les Templiers étaient exténués par l'Inquisition.
Le dimanche 17 mars 1314, les quatre dignitaires, Jacques de Molay; Geoffroy de Charnay, Geoffroy de Gonneville et Hugues de Pairaud, furent extraits du donjon de Gisors. La commission pontificale arrêta sa sentence contre les dignitaires et prit ses dispositions pour la cérémonie du lendemain, afin que la mise en scène frappât l'opinion.
Le lundi 18 mars 1314, la foule se rassembla autour de l'échafaud dès l'aube. On espérait que Jacques de Molay allait à nouveau se déshonorer et qu'après cette cérémonie, le Temple tombèrent dans l'oubli. De Molay et les trois autres Templiers furent condamnés à la prison à perpétuité.
Alors, le Maître du Temple se redressa. Il rétracta ses aveux, clama son innocence et celle de l'ordre. On tenta de le faire taire, mais Geoffroy de Charnay reprit et continua à protester, à se défendre et surtout chargea les commissaires de reproches.

"Il est bien juste que dans un si terrible jour, dans les derniers moments de ma vie, je découvre toute l'iniquité du mensonge et que je fasse triompher la vérité. Je déclare donc, à la face du ciel et de la terre et j'avoue, quoiqu'à ma honte éternelle, que j'ai commis le plus grand de tous les crimes, mais ce n'a été qu'en convenant de ceux qu'on impute avec tant de noirceur à un ordre que la vérité m'oblige de reconnaître aujourd'hui pour innocent. Je n'ai même pas passé la déclaration qu'on exigeait de moi que pour suspendre les douleurs excessives de la torture et pour fléchir ceux qui me les faisaient souffrir. Je sais les supplices qu'on a fait subir à tous ceux qui ont eu le courage de révoquer une pareille confession ; mais l'affreux spectacle qu'on me présente n'est pas capable de me faire confirmer un premier mensonge pas un second ; à une condition si infâme, je renonce de bon cœur à la vie, qui ne m'est déjà que trop odieuse. Que me servirait de prolonger de tristes jours, que je ne devrais qu'à la calomnie."

Ils furent aussitôt remis au prévôt de Paris qui les conduisit en prison. Enragé, le roi devança le pape et condamna les deux Templiers au bûcher comme relaps. Le soir même, Jacques de Molay et Geoffroy de Charnay furent conduits sur l'île au juifs, face au palais royal. Le Maître se dépouilla lui-même de ses vêtements, le visage serein. Il demanda à joindre les mains pour faire son oraison. Il voulut aussi qu'on le tournât vers Notre-Dame :

"En elle, disait la Règle du Temple, et en son honneur seront, s'il plaît à Dieu, la fin de nos vies et la fin de noter religion, quand il plaira à Dieu que ce soit."


Le bûcher de Jacques de Molay et Geoffroy de Charnay
D'après un autre témoignage, alors que les flammes l'enveloppaient, de Molay aurait crié : "Les corps sont au Roi de France, mais les âmes sont à Dieu !" Les deux Templiers continuèrent à clamer leur innocence, à crier l'injustice et la calomnie.
Le peuple touché, commença à douter des soupçons de Nogaret. Les gardes n'arrivaient plus à contenir la foule, qui se jetait sur les cendres et les os. On n'aimait plus le "biau roy" Philippe. Observant les dévaluations, les nouvelles ponctions fiscales, les affaires ne marchant plus, le manque d'argent, les gens intelligents ne croyaient plus aux crimes du Temple. La noblesse et le clergé humiliés se liguèrent contre le pouvoir. A l'étranger, la réprobation fut unanime.
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